« D’abord formée à la toile, j’ai très vite souhaité peindre un support plus grand, plus ambitieux et surtout plus immersif: le mur ! Ce que j’aime avec le mur, c’est que dès lors qu’on le peint, l’œuvre lui appartient. Ce n’est pas comme une toile que l’on déplace. Une œuvre peinte sur un mur crée l’histoire d’un lieu et le rend unique, spécial. C’est la beauté de mon travail. Rendre un lieu mémorable. »
Margot est douée, extrêmement douée. Non seulement, pour dessiner et peindre, mais aussi dans sa faculté d’enquêter, puis de retranscrire l’univers et les émotions de ses clients.
Voici l’interview d’une artiste prédestinée du bâtiment.
Margot, qui es-tu ?
- « Je m’appelle Margot Gillot et je suis peintre en décor. Mon métier consiste à réaliser des fresques sur mesure à la demande de mes clients. J'ai créé l'Atelier Dolo en 2021. Dolo est une contraction des noms de famille de ma mère, Gillot, et de mon père, Doll. Ma veine artistique vient surtout du côté maternel. Mon grand-père et son frère aimaient beaucoup dessiner et peindre. »
Margot, tu as remporté le trophée « L’art dans le bâtiment » des Talentueuses, l’événement organisé par Semin qui récompense les femmes du bâtiment. Qu’as-tu ressenti quand tu es montée sur scène pour recevoir ce trophée des mains de l’artisane et créatrice de contenu Karolänn Bapté Traversac alias joliemhome sur les réseaux sociaux ?
- « J'ai ressenti beaucoup de fierté et un peu de stress. C’était un mélange de surprise et d’excitation. Je ne m'attendais pas du tout à recevoir un prix. C’est une belle reconnaissance pour moi. Ça m'a boostée, ça m'a donné de l'énergie pour continuer.
- Être sur scène devant un public, c’était impressionnant. J’étais contente que ce soit Karolänn qui me remette ce prix. On se connaît bien. On s’était rencontrées 2 ans plus tôt sur un chantier, quand je me suis lancée dans ce métier. Elle m’a commandé une fresque pour sa maison de campagne. Karolänn était donc l’une de mes premières clientes.
- D’ailleurs, j’avais prévu de raconter cette anecdote sur scène, mais dans la panique, j’ai complètement oublié. »
Belle histoire Margot. Le but des Talentueuses est de mettre en lumière des talents comme le tien. Permettre à des gens qui n’auraient jamais eu la possibilité de te rencontrer de te découvrir. Qu’est-ce que signifie pour toi cette récompense ?
- « Ce que je retiens, ce sont les encouragements. La plupart du temps, je travaille seule sur un chantier. Alors, obtenir cette reconnaissance sur une scène et entendre les applaudissements du public, ça réchauffe le cœur. Je me suis rendu compte que mon travail plaît vraiment et pas seulement à mes clients. C’est quelque chose de concret qui m’a sortie de ma solitude du quotidien. »
À qui souhaites-tu dédier ce trophée et pourquoi ?
- « J’aimerais dédier ce trophée à l’école qui m’a formée. C’est l’École Française de Décor au Mans. J'avais déjà vécu quelques expériences, mais je ne savais pas comment faire de la peinture un métier à ce moment-là. C'est vraiment grâce à cette formation que j'ai pu créer l’Atelier Dollo. »
On peut dire que cette école a transformé ta passion en métier. Est-ce qu’il y a un moment ou une personne qui t’a particulièrement marquée ?
- « Impossible de choisir un seul moment ou une seule personne. C’était une formation tellement riche. Pendant 9 mois, chaque semaine, j’étais plongée dans un univers différent et j’apprenais une nouvelle technique. Je peux quand même citer la fondatrice de cette école, Anne Barkhausen et la directrice de l’école du Mans, Charline Homet. »
Avec ce trophée, on met aussi en évidence que l’on peut donc faire de l’art dans le bâtiment, autrement dit, que l’on peut être à la fois artisan et artiste. Ce n’est pas nouveau, mais c’est plutôt quelque chose qu’on a tendance à oublier. L’art n’est pas réservé aux monuments et aux églises. L’art est partout et même chez soi. C’était même la norme autrefois, à Pompéi par exemple, à Rome ou à Florence, où il y a des fresques dans les boutiques, les restaurants et les appartements.
C’est formidable de se dire que l’on a une œuvre d’art sur le mur de son salon. Est-ce que l’on peut dire que tu renouvelles le genre ?
- « C’est vrai, c’est un vieux métier, c’était la norme autrefois, car c’était surtout la seule manière de décorer. De nos jours, on a beaucoup de manières de décorer et de s'approprier son lieu. Mais à l'époque, ça passait par la peinture, le papier peint, par exemple, n’existait pas. Néanmoins, je trouve que le fait main est de retour grâce aux peintres en décor. »
Raconte-nous ton histoire, quels sont les moments, les déclics et les étapes qui t’ont conduite à être là aujourd’hui, à faire de l’art dans le bâtiment et à créer l’atelier Dollo ?
- « J’ai fait un Master en Arts Plastiques à Rennes. Pendant toutes ces années, j’avais du mal à rentrer dans le moule de l'art contemporain, l’art conceptuel. Moi, j’étais surtout attachée à la technique et je ne comprenais pas pourquoi elle était rejetée dans l'enseignement actuel de l’art. En tout cas, on ne lui donnait pas sa vraie place. Alors, j’ai écrit un mémoire sur ce sujet :
- « Est-ce qu’un peintre copiste peut aussi être considéré comme un artiste ou l'artiste doit-il forcément être créateur ? »
- Mon diplôme en poche, je me suis rendu compte que ce qui m’animait et m’avait animé pendant toutes ces années d'études, c'était l'amour de la peinture.
- Je cherchais ma voie, le métier qui pouvait assouvir cette passion. Lors mes recherches, je suis tombée sur le descriptif du métier de peintre en décor, ça parlait de la copie, de savoir adapter sa main au style des clients. On était plus artisan qu'artiste et moi, je me retrouvais vraiment bien dans cette description. Je ne me sentais pas vraiment artiste en réalité, je me sentais artisane d’art. J’ai eu un déclic, alors je me suis renseignée sur ce métier. J’ai voulu faire un essai. Je suis partie en Italie faire une fresque chez une dame pour voir si ça me plaisait vraiment. En rentrant, j’ai démarré cette formation à l’École du Décor, puis j’ai fondé l’Atelier Dollo. »
Peux-tu nous raconter cette aventure initiatique en Italie ? Comment as-tu trouvé cette opportunité ?
- « Je l’ai trouvée sur le site « workaway », un genre de woofing où l’on propose des services en échange du logis et du couvert. Je suis restée un mois et demi dans cette ferme à Solignano, un village quasi abandonné situé en dans la province de Parme en Émilie-Romagne. C’était génial. On pouvait faire des promenades à cheval jusqu’aux Cinq Terres. Ensuite, je suis allée à Sienne et à Florence pour admirer les fresques de mes futurs collègues (rires). »
Peux-tu nous décrire cette première fresque ?
- « Tiziana, c’est son prénom, vivait dans ce village depuis toujours, il était loin d’être abandonné, bien au contraire il était plein de vie, toutes les maisons étaient habitées. Elle me racontait ses souvenirs d’enfance, l’histoire de ce territoire, et moi, je prenais des notes. Le soir, je faisais des croquis en tentant de faire revivre l’ambiance de l’époque.
- Ma fresque représente une dame qui va prendre de l’eau à une fontaine, sur le fond, j’ai peint le village tel qu’il était dans ses souvenirs.
- C’était le fruit d’un échange entre elle et moi. Quand je donnais mes derniers coups de pinceau, je l’ai vue verser des larmes. J’ai su alors que c’était vraiment ce que je voulais faire. »
Avant de dessiner, tu dois mener l’enquête. C’est un vrai travail de détective (rires).
- « C’est une partie de mon travail qui me tient à cœur. Je suis comme une traductrice. Mes clients me parlent de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils souhaitent, et moi, j’essaie de traduire tout ça. Je ne suis que les petites mains qui vont essayer de traduire ce qu'ils ont envie de représenter. »
Mais comment as-tu fait pour dialoguer avec Tiziana ? Est-ce que tu parles italien ?
- « J’avais des bases, car j’ai appris l'italien en deuxième langue au collège. En plus, elle avait un accent pittoresque difficile à comprendre. Au début, nos dialogues naviguaient du français à l’italien. Mais, au bout d’une dizaine de jours, tout allait mieux. »
« J’avais des bases, car j’ai appris l'italien en deuxième langue au collège. En plus, elle avait un accent pittoresque difficile à comprendre. Au début, nos dialogues naviguaient du français à l’italien. Mais, au bout d’une dizaine de jours, tout allait mieux. »
- « On ne peut pas repeindre le mur avec une nouvelle couche de peinture (rires), c’est sûr ! Mais les œuvres sont censées vivre avec le bâtiment. Elles vieillissent en même temps comme les fresques de Pompéi. Bien sûr, je fais en sorte que la peinture puisse résister. Je les protège.
- « On ne peut pas repeindre le mur avec une nouvelle couche de peinture (rires), c’est sûr ! Mais les œuvres sont censées vivre avec le bâtiment. Elles vieillissent en même temps comme les fresques de Pompéi. Bien sûr, je fais en sorte que la peinture puisse résister. Je les protège.
Quels conseils donnes-tu à tes clients pour bien conserver leur fresque ?
- « Il ne faut surtout pas la lessiver ! Et il faut être doux avec elle (rires).
- Bien sûr, il faut éviter de faire une fresque dans les pièces humides. Ce n’est pas impossible, mais c’est plus compliqué techniquement. Si on choisit un lieu sain, il n’y a aucun problème.
- Justement, en ce moment, je travaille dans un hôtel. Je réalise des décors dans les salles de bain ! C’est donc plus fragile, mais on va s’adapter et protéger à fond les peintures. La cliente est au courant. »
Mais d’ici 20 ou 30 ans, si les petits-enfants de Tiziana t’appellent en t’expliquant que la fresque avait quelque peu noirci. Que ferais-tu ?
- « J’irais avec un immense plaisir pour faire quelques retouches. »
Tu te reconnais plutôt dans l’art de Michel-Ange ou de Banksy ?
- « Michel-Ange évidemment ! J’adore la Renaissance italienne aussi bien dans le style que dans la démarche. Je trouve Banksy plus politique. Moi, je mets mon savoir-faire au service de la décoration et du beau, mais pas forcément du revendicatif.
- Et puis, j'aime peindre avec des techniques anciennes. Michel-Ange peignait vraiment dans l'enduit frais, c'est très particulier comme technique. J’ai appris à le faire en formation, j’ai essayé, mais je ne la pratique pas dans mon travail chez les clients. Quand on peint dans l’enduit frais, on a 8 heures au maximum devant nous. Quand l’enduit s’est asséché, on ne peut plus revenir dessus. C’est comme pour une sculpture, on n’a pas le droit à l’erreur.
- Je travaille beaucoup à l'huile et également à la caséine, c’est la protéine du lait. En la mélangeant à un alcalin, on obtient une colle. On dirait du fromage blanc ! Ensuite, on vient pigmenter le tout pour créer une peinture très belle, extrêmement résistante et parfaitement naturelle. »
Entre l’huile et le fromage blanc, c’est de la cuisine que tu fais ! (rires)
- « Oui, ça ressemble beaucoup à ça. D’ailleurs, je touille mes mélanges avec des cuillères en bois. J’ai appris toutes ces recettes lors de ma formation. »
Quel est ton artiste préféré ?
- « Le Caravage est le numéro 1. J’ai aussi un petit faible pour William Bouguereau, un peintre français à la technique absolument magnifique. »
Tu souhaites, dis-tu, « sensibiliser à l’emploi de matériaux sains et donner envie au plus grand nombre de s’approprier leur intérieur avec une décoration durable, unique et consciente ». Que dis-tu à tes clients pour les sensibiliser ?
- « J’explique que la peinture qu'on a l’habitude d'utiliser dans nos maisons est polluante, même si on la choisit sans solvant, car elle est pleine de microplastiques. Quand on lave nos pinceaux dans l'eau, il reste beaucoup de résidus plastiques qui vont finir dans les océans. On n’a pas forcément conscience de ça. »
Comment fais-tu pour créer quelque chose d’unique ?
- « Chaque décor naît de conversations entre le client avec ces idées, son histoire et sa vision, et l’artiste avec son authenticité, son savoir-faire et sa patte. C’est cette rencontre qui va donner un caractère unique à l’œuvre. Elle va aussi se transformer en souvenir. Car quand l’artiste partira, il restera ce décor sur le mur qui continuera d’évoquer ces moments passés à dialoguer avec lui. C’est le témoin de cette expérience. »
C’est beau et profond ce que tu décris. Tu as besoin que l’autre te raconte quelque chose de son histoire pour commencer à créer.
- « C’est vraiment comme ça que ça fonctionne, tout commence par un dialogue. »
J’aimerais m’attarder sur ce mur. En t’écoutant, je me dis que peindre un mur, qui est immuable, c’est comparable à construire une maison ou un bâtiment, qui sont aussi des éléments immuables. On pourrait donc dire que peindre un mur, c’est associer l’art de peindre à l’architecture. Qu’en penses-tu ?
- « C’est ce que je décrivais tout à l’heure. Quand on peint une œuvre dans un intérieur, elle fait complètement partie du bâtiment. Elle n’est pas simplement posée, on ne peut pas la déplacer sans le mur, elle est ce qui donne une identité au lieu. Comme à Pompéi, j’ai été bouleversée par la beauté des fresques et ce qu’elles nous racontent. Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer l'histoire des personnes qui vivaient dans ces maisons il y a des milliers d’années. On a encore la chance d’admirer ces vestiges qui nous renseignent sur la vie de ces gens. Ces lieux ont une forte identité. »
Tu viens de donner une définition de l’humanisme. J’en parlais avec Aurore Gatti, la tailleuse de pierre qui a remporté le trophée « Active » des Talentueuses cette année. Tu ne contentes pas de voir la forme et les couleurs, tu imagines la vie de ceux qui ont peint ces fresques et l’histoire de ceux qui vivaient ici. Tu t’inscris donc dans cette lignée héritée de la Renaissance.
Si ton décor devient un souvenir pour ton client, tu emportes avec toi des souvenirs de ces chantiers. Est-ce qu’il y en a un qui t’a particulièrement marquée ?
- « Sur un salon, j’ai rencontré un monsieur assez âgé, très cultivé et passionné par la peinture. Mon travail l’avait séduit et il souhaitait que je peigne une copie d’une œuvre d’Eugène Boudin dans sa cage d’escalier.
- Il était tellement heureux du résultat qu'il a organisé un vernissage pour son inauguration ! Il a invité tous ses amis, mais comme tout le monde n'avait pas pu venir, il a organisé un deuxième vernissage. J'ai trouvé ça adorable.
- On discute pendant des semaines entières, on vit chez eux et au final, on tisse des liens très forts. »
Quel est le rôle du lieu dans ton travail ?
- « Le lieu m’influence sans que j’en sois forcément consciente. Les teintes de mes peintures vont correspondre à ce qu'il y a dans le salon, dans une autre pièce de la maison ou dans l’environnement extérieur. Par exemple, s’il y a un parc, alors je vais utiliser des teintes de vert. Le décor vient se greffer à un ensemble. »
Tous ces voyages, mais surtout toutes ces conversations, c’est une façon de se cultiver. Est-ce que tu apprends beaucoup de choses de tes clients ?
- « J’adore être transportée dans un univers qui n’est pas le mien. Mon devoir est alors de comprendre et donc de me renseigner sur ce que je découvre. C’est fascinant. Par exemple, l’année dernière, j’ai travaillé pour des religieuses. C’est drôle, car je venais de terminer un chantier dans une boîte de nuit et j’ai enchaîné chez les bonnes sœurs ! 2 univers intrinsèquement différents.
- Elles ont un petit musée qui retrace l’histoire de leur communauté, Notre-Dame de Charité. Je devais peindre une frise chronologique. Pendant 3 semaines, je me suis immergée dans la vie d’un personnage caennais, saint Jean Eudes, qui avait œuvré pour venir en aide aux femmes en difficulté. Je découvre une histoire que je n’aurais jamais connue autrement. C’est vraiment un aspect de mon métier qui me plaît. »
Tu ne travailles pas seulement à Caen.
- « Je me déplace beaucoup, je vis très peu à Caen en fin de compte. En ce moment, je travaille à Verneuil-sur-Avre, c'est quand même à deux heures de chez moi. Je loge dans un Airbnb. »
Dans ton parcours, est-ce que tu as parfois ressenti un sentiment d’injustice ?
- « Je me sens un peu protégée par mon statut d’artiste artisane. Au début de ma carrière, je n’avais pas beaucoup de chantiers de peintre en décor, alors j’ai accepté aussi de faire des travaux en tant que peintre en bâtiment. Je me suis dit que j'allais m'exercer de cette façon à préparer mes supports dans les règles de l’art. Mais, ça n’a pas duré longtemps.
- Pendant une semaine, j’ai travaillé avec un peintre qui refusait de me parler ! Le dernier jour, c’était un vendredi et il pleuvait, je lui ai demandé s’il voulait déjeuner avec moi. Alors, il a pris un pot de peinture qu’il a posé sur la table à 4 mètres de lui et il m’a dit : « Tu manges là, sur le pot de peinture, loin de moi ! »
- Cette anecdote a été l’élément déclencheur dans ma carrière de peintre en décor. Je n’ai jamais refait du bâtiment. Je me suis dit que je n’avais pas fait tout ça pour vivre ça. Alors, j’ai immédiatement imprimé des cartes de visite et dès le lundi, j’ai commencé à faire du porte-à-porte. J’ai trouvé mon premier chantier comme ça. Depuis, je n’ai jamais arrêté. »
Est-ce que tu avais des prédispositions pour le dessin ou la peinture ?
- « Toute petite, j’étais fascinée par les gens qui dessinaient à la maternelle, à la maison avec mon grand-père et mon oncle ou même dans la rue. Évidemment, j’ai commencé à faire comme eux. Je me souviens qu’ils avaient installé un grand mur blanc d’expression libre dans la ville, j’en avais profité en faisant quelques dessins. Une dame qui m'avait observée est allée parler à mes parents en leur disant qu’elle avait décelé en moi une fibre pour le dessin. Elle leur a conseillé de m’inscrire aux Beaux-Arts dès que j’en aurai l’âge. Ils l’ont écoutée. J’ai donc fait les Beaux-Arts, puis l’École Française de Décor, et j’ai fondé l’Atelier Dollo. »
En racontant cette histoire Margot, tu es en train d’écrire ta légende. Tu sais, tous les plus grands artistes de la Renaissance italienne ont commencé à dessiner quand ils étaient petits. Michel-Ange, Botticelli, Léonard de Vinci, Raphaël et bien d’autres ont tous commencé en dessinant comme tu l’as fait. Et il y avait toujours quelqu’un pour remarquer qu’ils avaient un talent hors du commun. Tu es très attachée à la Renaissance et on s’aperçoit que ton parcours a des points communs avec les artistes de cette période.
Mais tu avais un avantage sur eux, car ton grand-père et ton oncle avaient cette même passion pour le dessin et la peinture. Peux-tu nous parler d’eux ?
- « J’ai toujours vu mon oncle peindre, et incontestablement, c’est grâce à lui que j’ai fait mon premier pas vers la peinture.
- Mais j’ai vraiment commencé en dessinant, je me suis mise à la peinture bien plus tard quand j’étais au lycée. Je dessinais des copies de tableaux et des portraits, beaucoup de portraits comme le faisait mon grand-père d’ailleurs. Après sa mort, j’ai découvert un carnet avec ses dessins qu’il avait faits au même âge que moi, j’avais alors 19 ans. Ils représentaient tous des personnages de vus de trois quarts. On aurait dit mes dessins. C’était exactement mon style et ma technique. J’ai été stupéfaite de découvrir nos similitudes, ça doit être dans nos gènes ! »
Tu continues d’écrire ta légende Margot. Est-ce que tu as déjà fait le portrait de ton grand-père ?
- « Oui, après sa mort. Je l’ai offert à ma grand-mère. C’est devenu le portrait officiel de mon grand-père. »
On imagine l’émotion de ta grand-mère quand tu lui as offert ce dessin. Est-ce que tu fais aussi des portraits en tant que peintre en décor ?
- « Oui, l’année dernière, j’ai réalisé le portrait de la grand-mère d’une famille italienne, un grand portrait que j’ai peint dans le hall d’entrée de leur trattoria en Belgique. Ce n'était pas évident de devoir représenter une personne que l'on n'a jamais rencontrée, et que l’on a vue seulement sur quelques photos floues. Émotionnellement, c’était très fort, car leur « nonna » était une personne tellement importante pour eux. »
Quel est ton outil fétiche ?
- « J’ai une collection de pinceaux hallucinante. Mon préféré, c’est un blaireau. Il est magique. Quand je l’applique, les traits des pinceaux disparaissent. »
En dehors de la peinture, quel est ton autre talent ?
- « On m’appelle le juke-box ! Je retiens toutes les paroles des chansons, surtout en anglais. »
Quand tu n’es pas sur un chantier, que fais-tu pour te relaxer chez toi ?
- « Comme je suis souvent seule sur un chantier, je préfère sortir, me promener dans la nature et voir mes amis. J’ai besoin de recharger mes batteries sociales.
- S’il y a une tempête et que je suis contrainte de rester chez moi, alors je peins. Je fais des copies de tableaux de la Renaissance italienne. Je travaille depuis des années sur une copie d’un tableau à l’huile de Pierre de Cortone exposé au Musée des Beaux-Arts de Rennes, « La Vierge, l'Enfant Jésus et Sainte Martine ». Je l’ai commencé quand j'étais encore étudiante. »
Quel est le lieu qui t’inspire le plus ?
- « La ville de Florence, en particulier le musée des Offices. »
« Walt Disney disait: “Pour réaliser une chose vraiment extraordinaire, commencez par la rêver.” Quel est ton rêve ? » D’ailleurs dans ton dossier, tu as écrit : « Je veux vous faire rêver ! »
- « Mon rêve serait de faire un tour du monde des techniques de peinture. Je suis très italienne dans ma peinture, je voudrais découvrir autre chose en rencontrant dans chaque pays des personnes qui m'enseignent des techniques ancestrales. J’ai envie de comprendre la nature et les spécificités de leur rapport à la peinture. Je commencerais mon voyage par le Japon.
- Ce rêve m’a été inspiré par la lecture du livre « Passagère du silence » de Fabienne Verdier, une artiste contemporaine qui a étudié la calligraphie en Chine. »
Quelle est ton héroïne réelle ou imaginaire ? Pourquoi ?
- « C’est Kathrine Switzer. En 1967, elle est devenue la première femme à courir officiellement le marathon de Boston. Son histoire, que j’avais entendue sur un podcast, m’avait marquée. Elle s’était inscrite en mettant simplement l’initial de son prénom, le K, avec son nom. Cette course a été la croix et la bannière pour elle parce que des gens et les officiels ont tenté en vain de l’arrêter. En franchissant la ligne d’arrivée, elle a montré qu’une femme était capable de courir un marathon. Elle a ouvert la voie à nous toutes. Je trouve que c’est un beau symbole et que c’est ici la métaphore parfaite pour évoquer le travail des femmes sur un chantier. »
Effectivement, c’est une excellente illustration dans le contexte des Talentueuses. Je ne connaissais pas cette histoire. En conclusion de cette interview : est-ce que tu crois que tu peux être un exemple pour d’autres femmes ?
- « Il faut s'accrocher à son rêve, à son désir profond, puis essayer sans jamais renoncer, c’est ce que j’ai vu chez d’autres femmes et c’est ce qui m’a donné la force de me lancer. Si je peux être à mon tour ce modèle pour d’autres femmes et les inspirer, alors j’en serais ravie. »
En lisant ton interview, je suis certain que de nombreuses femmes auront envie d’aller au bout de leur rêve, dans le bâtiment ou même ailleurs. Car de la même façon que tu rends un lieu unique et mémorable, elles auront envie de rendre leur propre carrière unique et mémorable. Comme pour toi, aucun mur ne pourra leur résister. Merci Margot
Propos recueillis par Denis Gentile