Cerise Steiner : La révolutionnaire du bâtiment
« Une fois installée à Marseille, j’ai mis le nez dans la musique. Je m’ennuyais. Je me suis lancée dans le BTP. »
On dirait la première phrase d’un roman ! Cerise Steiner pourrait être l’héroïne de la saga des Rougon-Macquart d’Émile Zola. Sa vie est d’ailleurs pleine de rebondissements. Des hauts et des bas qui l’ont conduite de Paris à Marseille et de la musique au bâtiment.
Cerise est une artisane engagée et c’est donc tout naturellement que le jury des Talentueuses lui a attribué le trophée dans la catégorie « Engagée ». Engagée dans ses convictions de femme, dans sa carrière et pour révolutionner durablement le monde du bâtiment.
Cette interview ne vous laissera pas indifférent. Je vous donne un conseil de lecture : ne vous fiez pas aux apparences.
- « Attention, je n’ai pas ma langue dans ma poche, je dis ce que je pense. Et je ne suis pas sûre que ça plaise à beaucoup de gens dans le BTP. Je suis une femme militante et anticapitaliste qui aimerait révolutionner le monde en commençant par aller plus souvent à l’essentiel. Dans le BTP, ça signifie répondre à la question : comment bâtir autrement ? »
- « Je voudrais qu’on arrête enfin de construire avec du ciment, qu’on arrête le béton à tout-va et qu’on puisse offrir des intérieurs qui respirent, pour tous et surtout pour les familles les plus démunies. Je milite de plus en plus pour le partage des ressources et donc le partage de l’écohabitat et de l’habitat sain. Voilà, ça devient absurde de payer des fortunes en énergie alors qu’il suffirait d’utiliser des écomatériaux et des matériaux biosourcés. On aurait alors plus chaud dans nos appartements l’hiver et plus frais l’été. »
- « J’ai pleuré. Quand on m’a appelée pour me dire que j’étais la lauréate de ce trophée, j’ai pleuré. »
- « Il faut remonter un an plus tôt. En juin 2024, j’ai fait un burn-out ! J’ai bossé pendant cinq ans pour monter l’association des Fabricoleuses. J’y ai laissé des plumes et de l’argent. Je me suis fait avoir de tous les côtés. Bon, ce n’est pas que de la faute des autres, je suis responsable aussi. Mais j’ai essayé d’être entendue et j’y ai cru dur comme fer. J’ai frappé à toutes les portes. On me sollicitait, j’ai voyagé un peu partout en France, mais avec l’impression que l’on ne m’a jamais prise au sérieux. Personne n’a donné un centime pour cette association, personne n’a donné de son temps non plus.
- Alors, quand on m’a appelée pour me dire que j’avais remporté ce prix, j’ai pleuré, car je me suis dit que j’étais reconnue pour ce que j’ai fait : pour la première fois, mon engagement était récompensé.
- En revanche, quand je suis montée sur scène, je n’étais pas à l’aise. Je ne me sentais pas à ma place. J’avais même le sentiment de me retrouver dans un show à l’américaine. J’ai tenté de faire passer mon message en parlant d’écohabitat, en rappelant que le BTP était l’industrie la plus polluante du monde. »
- « Sans vouloir être mégalomane, je pense que pour une fois dans ma vie, j’ai envie de me remercier, moi. Parce qu’on m’a fermé des portes et des fenêtres mille fois. D’ailleurs, je remercie aussi toutes ces personnes qui m’ont mis des bâtons dans les roues. Je remercie mes ennemis. »
- « Malheureusement ? Non, Denis ! Pas malheureusement, car tu vois, c’est ce qui fait la force d’une femme : se faire entendre, en réfléchissant et en cherchant la meilleure voie pour contrer l’adversaire. Bien sûr, je ne veux pas généraliser. On trouve aussi ce trait de caractère chez les hommes. »
- « Je ne sais pas, franchement, je ne sais pas. La réalité est parfois cruelle. On a évoqué mon burn-out, ma démission des Fabricoleuses, l’association que j’ai créée et que j’ai défendue bec et ongles, mais tu vois, j’ai déménagé pour habiter dans un autre département, le Var. Je ne te surprendrai pas en te disant que je ne me sens pas du tout à l’aise ici, politiquement parlant.
- Je me rends compte que la femme ici n’est pas acceptée sur les chantiers. J’ai distribué 500 cartes de visite. Pas une seule personne n’a pris contact avec moi. Ils préfèrent bosser avec leurs potes. Une cage d’escalier vient de me passer sous le nez. Pourquoi ? Parce qu’il y a un mec qui fait tout à moitié prix ! Comment veux-tu lutter avec ça ? Ils verront bien dans six mois quand la peinture va commencer à s’écailler.
- La réalité, c’est qu’aujourd’hui, je suis au RSA et que je n’ai pas de boulot. Il n’y a pas non plus une seule fille des Fabricoleuses qui m’a appelée pour me proposer un chantier.
- Je suis sincèrement honorée d’avoir remporté ce prix de la femme engagée, mais la réalité est ce qu’elle est. Alors, je ne me laisse pas abattre. J’ai décidé de participer à d’autres réseaux dans l’écohabitat. »
- « Une fois installée à Marseille, j’ai mis le nez dans la musique. Je m’ennuyais. Je me suis lancée dans le BTP. »
- « J’en ai des choses à raconter. Dans ma vie d’avant, j’étais dans les relations publiques dans le secteur de la culture. J’ai fait des lancements de théâtre, j’ai produit des spectacles, j’ai monté une boîte de production, j’ai dirigé un club à Paris.
- La nuit, j’ai rencontré toutes sortes de personnes que je n’aurais jamais pu rencontrer le jour. Et la nuit, il se passe un truc incroyable : il n’y a pas de hiérarchie !
- J’ai passé des soirées formidables aussi bien avec des célébrités comme Joey Starr qu’avec une coiffeuse, un dentiste, une personne d’une galerie historique hyper connue à Paris, etc. On se retrouvait dans des moments festifs, culturels, et il n’y avait aucune barrière.
- La nuit, on oublie notre identité que l’on a le jour. La nuit rassemble, c’est ma vie rêvée.
- Je suis en train de lire un bouquin sur l’école libre. C’est une école qui s’appelle Summerhill, fondée au début du XXᵉ siècle à 150 km de Londres. Il n’y a pas de hiérarchie dans les classes, il n’y a ni élèves ni même directeur. On est tous logés à la même enseigne, que l’on ait 10 ou 20 ans, qu’on soit enseignant ou autre, qu’il y ait 30 ou 60 personnes… On prône la liberté.
- C’est la note positive que je retiens de mes nuits à Paris. Bien sûr, je mets de côté les musiciens et acteurs aux egos surdimensionnés qui viennent parfois gâcher l’ambiance.
- Si ça pouvait être comme ça le jour, et partout en France, on vivrait bien mieux. »
- « J’ai passé de super moments avec Joey Starr. C’est un type formidable, d’une grande gentillesse, généreux, drôle, sympathique, et c’est un excellent comédien. On passait des soirées à écouter de la musique.
- J’avais organisé l’inauguration d’un théâtre à Paris, Les Feux de la Rampe. J’ai dit à mon patron que j’allais inviter Didier (le prénom de Joey Starr). Quand il est arrivé avec son frère, il n’en croyait pas ses yeux. Les autres invités non plus, d’ailleurs. »
- « C’est différent. Au cinéma, par exemple, lors des scènes sur les toits d’un film d’époque, on va juste patiner les murs pour les vieillir avec de la fausse huile et utiliser du faux zinc. Chez les clients, je ne peux pas faire ça. Je vais leur proposer des murs salis avec des effets décoratifs qu’on appelle trashwall. D’ailleurs, la grande spécialiste de cette technique, c’est Jolie M’Home, alias Karolänn Bapté Traversac. Elle était présente à la soirée des Talentueuses.
- J’ai refait tout le décor du Comedy Club de Gad Elmaleh, ouvert récemment sur le Vieux-Port de Marseille. J’ai vieilli des murs : on a l’impression de voir des traces du passé, de l’histoire du lieu. Je me renseigne d’abord sur la date de construction de l’immeuble, je me réfère aux éléments de construction et de rénovation de l’époque. C’est vraiment quelque chose que j’aimerais faire plus souvent. »
- « Oui, je fais du social aussi (rires). Je leur propose des enduits à la chaux, des enduits à l’argile avec du badigeon de chaux. J’apporte une vibration dans les appartements. Ce n’est pas que pour ravir les yeux, c’est aussi bon pour la santé. Ce sont des matériaux perspirants qui permettent de renouveler l’air, d’absorber et de rejeter l’humidité. C’est aussi complètement assainissant. »
- « Sur mon dernier chantier, à Barjols, dans le Var, ils m’ont dit : “Cerise, c’est sublimissime !” Pourtant, c’était juste de la peinture. J’étais avec une jeune peintre que je formais. Ils ont halluciné de voir un chantier aussi propre, peu bruyant, car on n’écoute pas de musique, on ne chante pas, on ne crie pas et on ne se dispute pas. Et surtout, on a respecté les délais. »
- « Je m’en souviens très bien. C’était un dimanche à Marseille. J’étais intermittente du spectacle et je gagnais très mal ma vie. J’en avais ras-le-bol de sortir tous les soirs, d’aller boire des coups pour vendre ma peau au diable. Je tournais en rond pour essayer de placer mes artistes et faire du réseau. Je me suis vite rendu compte que c’était peine perdue.
- J’avais souscrit une carte bancaire chez un buraliste et, sur mon compte, il restait exactement 47 euros. C’était tout ce que j’avais pour finir mon mois. J’étais en pleine déprime. Dans un éclair de folie — ou de lucidité, je ne sais pas —, je me suis dit que j’allais acheter de la peinture dans une droguerie sur la Canebière, une boutique qui vend de tout et pas cher. J’ai acheté deux pots de peinture, deux pinceaux, et j’ai repeint mon cafoutche… »
- « Mon cafoutche, c’est un mot en argot marseillais pour désigner un placard, le petit espace dans lequel je vivais. »
- « Il y en a plein. Je vais choisir une artiste contemporaine : Zaho de Sagazan. J’ai écouté son album en boucle. C’est une nana incroyable, très jeune, elle doit avoir 25 ans, je crois. Elle a une culture de l’humain hallucinante. Elle apporte une fraîcheur dans le milieu de la musique. Elle est “nature peinture”.
- « Il y en a plein. Je vais choisir une artiste contemporaine : Zaho de Sagazan. J’ai écouté son album en boucle. C’est une nana incroyable, très jeune, elle doit avoir 25 ans, je crois. Elle a une culture de l’humain hallucinante. Elle apporte une fraîcheur dans le milieu de la musique. Elle est “nature peinture”.
- « J’ai démissionné en septembre et, dans le même temps, j’ai quitté les réseaux sociaux. Je ne sais pas ce qu’elles deviennent. Mon véritable objectif, en fondant cette association, était de changer les lois sur l’équité salariale entre les hommes et les femmes, par exemple, et dans le bâtiment, pour que l’on construise autrement. »
- « Oui, dans ces associations, la grosse problématique, c’est souvent le manque d’entraide. Or, quand je l’ai fondée, c’est justement ce que je voulais susciter. Il n’y a au mieux que 10% des adhérentes qui s’impliquent, les autres 90% s’en moquent totalement, elles ne bougent pas le plus petit doigt.
- Tout le monde trouvait que j’en faisais trop. Mais quand je leur demandais de répondre à une interview, elles répondaient qu’elles n’avaient pas le temps. Alors, c’est moi qui m’y collais. »
- « Oui, bien plus que l’écoconstruction. Car, aujourd’hui, tout le monde sait qu’on peut monter sa maison avec de la paille, du chanvre, de la chaux, en terre crue… Mais en rénovation, on croit encore qu’il faut forcément du placo, du béton ou du carrelage. Alors qu’on peut très bien, même dans un immeuble, monter des cloisons en terre crue ou en brique, puis appliquer un enduit chaux-chanvre, isolant et respirant
- Et puis, on peut aussi faire du réemploi des matériaux. Je vais citer deux plateformes : Cycle Up et Raedificare. Grâce au réemploi, on n’a pas besoin d’acheter du neuf aujourd’hui. »
- « La brosse à chauler en poils naturels. C’est mon outil indispensable pour badigeonner. Et en plus, c’est un très bel objet. »
- « Je formule toutes mes recettes de peinture et d’enduit. J’achète de la chaux, de l’eau, des pigments. J’aime traiter la matière : ça me permet de choisir des produits biosourcés et, au final, ça coûte moins cher. »
- « Les pigments naturels : les ocres et les oxydes. »
- J’adore les kiwis et les myrtilles. C’est délicieux. J’en mange comme si c’était des bonbons. J’ai fait une tarte aux myrtilles la semaine dernière. »
- « La créativité, au sens large : en cuisine, dans le chant — j’ai fait du chant lyrique pendant très longtemps —, dans l’organisation d’événements…
- J’essaie toujours de trouver des astuces pour être créative. J’ouvre le frigo et j’invente un plat avec ce que je trouve. D’ailleurs, si ça ne marche plus dans le bâtiment, je ferai bien un CAP restauration. J’aimerais ouvrir un bar à vin naturel avec des tapas à base de produits locaux. »
- « Les derniers jours de l’apesanteur de Fabrice Caro. C’est drôle, satirique, et ça fait un bien fou. C’est un adolescent qui raconte toutes ses péripéties avec ses copains et ses histoires d’amour foireuses. C’est un flash-back dans les années 80. »
- « Non, je suis née en 1980, mais j’ai l’impression de ne pas être née à la bonne époque et d’avoir eu 15 ans au début des années 80. Cet écrivain retranscrit à merveille cette époque, tu devrais le lire. »
- « En ce moment, j’olive. »
- « J’olive, je ramasse des olives. Je fais ça avec une association dans le Var, Les Lanceurs d’Escourtins. L’idée est de mettre en lumière la production d’olive. Non seulement cela permet de récolter des olives et de faire de l’huile, mais surtout, les oliviers plantés sur les terrassements permettent de mieux drainer les sols et de renforcer les murs de soutènement en pierres sèches. Cela évite les dégâts lors de fortes pluies, de plus en plus fréquentes à cause du dérèglement climatique.
- Alors, plantons des oliviers ! Mais rachetons aussi des parcelles abandonnées, car de nombreux propriétaires ne les entretiennent plus. C’est catastrophique. Cela entraîne des écoulements de terre et empêche une relance vertueuse de la production d’huile d’olive en France, comme cela se fait avec succès dans le Piémont, en Italie. »